
Alors aujourd'hui, la plupart de nos contemporains règle la question par l'universalisme : tout le monde est sauvé par la miséricorde infinie de Dieu. Cela revient à nier l'existence d'un quelconque jugement. Cette position peut paraître rassurante et généreuse mais elle est intenable. Pourquoi?
Parce que d'une part elle n'est pas évangélique : dans l'Evangile il y a des bons et des mauvais, il y a certains qui sont sauvés et d'autres qui ne le sont pas. D'autre part parce que si l'on réfléchit un peu, cette doctrine est révoltante : comment imaginer que Dieu se fiche de tout, qu'il ne fasse aucune distinction entre le bien et le mal, que l'opprimé n'obtienne pas réparation et que son oppresseur comme lui se retrouvent à égalité dans un royaume prétendument ideal. Si Dieu sauve tout le monde de la même manière alors il n'est plus possible de croire en lui. Il ne peut garder pour l'éternité la mal, la violence, la jalousie, le crime....
Donc si Dieu sauve tout le monde, il ne peut pas tout sauver dans tout le monde. Il y a forcément dans chaque être, des choses que Dieu sauve et d'autres qu'il écarte. Personnellement cela, je veux bien le croire, et je me dis que c'est peut-être là, la signification de ce jugement dernier.Car ce qui est peut-être faux au départ, c'est cette idée traditionnelle qu'une ligne de démarcations départagerait les individus en deux clans : ceux qui sont sauvés d'un côté et ceux qui sont perdus de l'autre. Je trouve cela profondément injuste : ou faire passer la limite? On retrouve ce problème dans le système scolaire. Celui qui a 9,99 de moyenne est recalée alors que celui qui a 10,01 voit ses compétences. Dieu ne peut-il pas mettre en oeuvre un système plus juste que notre système éducatif??
En fait, le Moyen-âge avait inventé une théorie très astucieuse pour pallier à se problème : le purgatoire. Il permet justement d'éviter cet aspect révoltant d'un jugement binaire et radical : il y a les très mauvais qui sont perdus, les très bons qui sont sauvés et entre les deux, toute la masse qui sera traitée proportionnellement à sa bonté. Il y a donc là une certaine équité que l'on peut espérer de Dieu mais cet échappatoire, n'est à mon avis toujours pas satisfaisant. D'abord elle n'a aucun fondement biblique ce qui la discrédite complètement et d'autre part, elle est pour moi trop contraire à l'idée que j'ai de Dieu. Si Dieu nous sauve, ce n'est pas en nous faisant « payer » nos fautes. Si Dieu est une père et qu'il nous aime, il n'a pas besoin de notre souffrance soi-disant réparatrice, pas plus que de la prière des vivants. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir un lieu de « perfectionnement » après la mort, je crois que notre vie se joue ici-bas, sur terre.
Notre vie terrestre est faite de bien et de mal, de choses bassement terrestres et contingentes et de choses merveilleuses, spirituelles et éternelles. S'il doit y avoir un jugement, ce ne peut être que pour faire le tri entre ces deux dimensions. Si je suis sauvé, j'espère bien que je n'aura pas pour l'eternité mes défauts, mes mesquineries, mon mal de genoux et toutes ces choses qui pourrissent ma vie et celle de mes proches. Je pense que Dieu ne gardera de moi et de vous que le meilleur et le reste, il est envoyé dans la Géhenne.

Tiens d'ailleurs qu'est-ce que la Géhenne? La Géhenne ce n'est pas une sorte d'Enfer particulièrement pénible, c'est d'abord un lieu géographique, qui au passage existe encore à Jérusalem. En gros c'était le décharge publique, un tas sur lequel on jetait toutes les ordures, les choses inutiles et mauvaises, et auquel on y mettait ensuite le feu. Pour moi c'est cela l'enjeu du jugement dernier, c'est de détruire tout ce qui ne vaut rien, tout ce qui nous fait souffrir et c'est bien ainsi.
Et c'est exactement ce que dit Paul dans le passage que nous avons lu, en 1Co 3 : nous construisons notre vie avec différents éléments comme le bois, la paille ou encore le métal et les pierre précieuses et le jugement agit comme un feu pour brûler la paille et garder le meilleur. Il conclut même en disant que tout le monde est sauvé mais « comme au travers du feu. » qui ne laisse subsister que ce qui vaut quelquechose.
De même, pour expliquer le jugement, l'Evangile prend aussi l'image de la moisson : on prend tout, on sépare le grain de la paille, puis on jette la paille et on prend le grain. Il prend aussi la très belle image du pressoir à raison, souvent utiliser dans la théologie chrétienne. Il s'agit là encore de séparation. C'est ainsi que la mort agit, on écrase tout d'un côté sort le jus excellent qui est conservé, quant au reste, il ne vaut rien, on le jette.

Mais cette dimension purement physique de notre vie n'est pas mauvaise pour autant, elle est juste provisoire. Il serait dangereux de prétendre pouvoir s'en passer ici-bas. On ne peut avoir d'épis de blé sans tige, et la chair du poisson ne pourrait venir à maturité sans les arrêtes... Nous n'avons pas à opérer nous même le Jugement, celui-ci doit rester « dernier ». C'est en quelque sorte le message de la parabole du bon grain et de l'ivraie. Oui dans notre vie il y a du beau et du bassement matériel... laissons les cohabiter, le Jugement dernier fera le tri.
Ainsi la limite entre ce qui est sauvé et ce qui est perdu ne passe pas entre les hommes pour les séparer les uns des autres mais en chacun de nous. Le jugement dernier n'est donc plus une chose terrifiante, risquant de nous envoyer tout entier en Enfer : c'est au contraire une très bonne nouvelle. Dieu ne gardera de nous que le meilleur et il oubliera le reste. C'est une bonne nouvelle et une grâce pour tous.
Amen